Sfar, le mouvement perpétuel...
Après un creux de quelques mois, chose rare dans le parcours de Joann Sfar, sa carrière repart de plus belle. La célébration des dix ans de la collection Donjon est l’occasion de revenir sur ses belles années. Nous en avons profité pour évoquer l’arrivée en libraire de Croisette, un livre témoignage sur le festival vu des coulisses et l’arrivée prochaine chez Gallimard du Petit Prince d’après l’oeuvre d’Antoine de Saint-Exupéry... mais également son film d’animation d’après Le Chat du Rabbin ainsi que son film Live sur la vie de Serge Gainsbourg dont le tournage débute à la rentrée. Le bougre ! Il ne s’arrêtera donc jamais... Un entretien avec Frédéric Bosser
>>> LIRE L'INTERVIEW... <<< Dix ans de Donjon, cela se fête… Donjon est né d’une envie de travailler avec Lewis Trondheim avec qui je partageais, à l’époque, un atelier [avec Menu, David B., Emmanuel Guibert, Christophe Blain…]. Ayant pour passion commune l’héroic fantasy, Star Wars et Le seigneur des anneaux, je lui ai proposé le premier scénario de Donjon Zenith. Lewis dessine l’ensemble de l’histoire puis, comme j’ai à mon tour envie de dessiner un album avec ces mêmes personnages, nous inventons la série Donjon Crépuscule. En travaillant sur l’idée d’une série pour la télévision naît Donjon Parade… Puis il y aura Donjon Potron-Minet confié pour les quatre premiers albums à Christophe Blain et, pour finir, Donjon Monsters ! Sans oublier la série Donjon Bonus qui comprend uniquement un jeu de rôle… On s’y perd un peu… Même moi, je n’y comprends rien ! (Rires.) Allez, je vais faire un effort : Donjon Zenith (niveau 1 à 100) se situe au milieu de Donjon Potron-Minet (niveau -99 à 0) et de Donjon Crépuscule (niveau 101 à 200). Donjon Monsters s’écrit en parallèle à ces trois séries principales. Elle est composée d'albums qui se centrent non pas sur l'univers mais sur des personnages secondaires. Chaque album est réalisé par un auteur différent et invite des dessinateurs « guests » comme Larcenet. Pour finir, Donjon Parade, sorte d’hommage à Mickey Parade, est plus orienté vers les enfants. Toute cette organisation était planifiée dès l’origine ? Non ! Tout s’est fait de manière très empirique. Nous n’avons pas établi d’architecture à la base. En fait, chaque été nous nous retrouvons avec Lewis et nous écrivons des histoires. En fonction du résultat, nous les attribuons à des auteurs avec qui nous avons envie de travailler… et qui ont surtout envie d’adhérer au projet. C’est vraiment du cas par cas, sans aucune logique préétablie. Le Donjon de Bézian, qui est un de mes préférés, était prévu pour Got. Dans le cas de Kéramidas, c’est lui qui nous a contactés. Je ne connaissais pas ses bandes dessinées. Lewis n’aimait pas ce qu’il faisait chez Soleil mais comme Nicolas nous a dit pouvoir faire quelque chose de différent, nous lui avons donné sa chance. Certains auteurs à qui nous avons promis un scénario attendent depuis trois ou quatre ans... (Rires.) Que leur fournissez-vous ? Un story-board complet et des esquisses décrivant les nouveaux personnages. Ce travail, nous le faisons à deux dans des carnets, cases à cases… Cela a un avantage : celui de nous redonner une liberté d’écriture et un ton incomparable. C’est très excitant de travailler ainsi… Pensez-vous qu’un tel projet aurait pu voir le jour si vous ne vous étiez pas trouvé dans le même atelier au début de vos parcours respectifs ? Non ! Lewis est quelqu’un de très difficile à amadouer et il a fallu que je lui fasse mon numéro de charme pour le convaincre de travailler avec moi. Je l’ai vraiment travaillé au corps ! Avant qu’il accepte mon histoire sur Donjon, je lui ai proposé une bonne vingtaine d’autres projets. Et encore, au départ il voulait adapter l’histoire pour en faire un épisode de Lapinot. Vous savez, c’est un acte assez fort quand deux dessinateurs se lancent dans un projet commun. Il faut vraiment qu’ils aient le sentiment d’avoir quelque chose à accomplir ensemble. D’ailleurs, quand nous travaillons sur une histoire de Donjon, ce n’est ni du Sfar ni du Lewis, c’est du « nous deux » ! Le fait que nous nous soyons très vite bien amusés dans l’écriture a créé une motivation supplémentaire. Vous dites dans le dossier de presse avoir toujours aimé les personnages de Lewis, pouvez-vous préciser ? Je trouve qu’il a très vite trouvé, grâce à ses personnages animaliers justement, le moyen d’exprimer des choses très dures ou très bizarres. Avec cette approche, je trouvais que nous pouvions traiter de l’héroic fantasy sans passer par les solutions habituelles. Un vrai décalage était possible ! L’idée de rester dans l’animalier n’a même pas été discutée entre vous ? À partir du moment où je travaille avec Lewis, la question ne se pose pas. Pour autant, comme je le dis souvent, c’est de l’animalier qui ressemble à des chaussettes. Cela reste de drôles d’animaux. Est-ce qu’après dix ans vous vous retrouvez, sur certaines séries, face à des voies de garage ? Je ne dirais pas cela. J’ai une crainte par rapport à Donjon, c’est qu’elle devienne une série comme les autres ! C’est-à-dire ? Au début, nous étions voués à n’intéresser qu’un milieu très underground puis nous avons eu la chance d’être lu par un public de plus en plus large. Même si le mot est fort, nous tâchons de rester dans l’expérimental. C’est pour cela que nous n’imaginons de nouvelles histoires que lorsque nous avons une envie commune… À titre personnel, je veux bien réaliser 300 milliards de BD pour peu que je les fasse quand j’en ai envie ! Je ne veux pas tomber dans le piège de l’auteur que l’on oblige régulièrement à fournir une suite à sa série, histoire de satisfaire ses lecteurs. C’est le meilleur moyen de devenir un industriel ; de faire de la merde. La plus belle preuve de respect que nous pouvons donner aux lecteurs, c’est de travailler égoïstement. C’est pour cela que cela ne me dérange pas de laisser un personnage dormir pendant un mois ou cinq ans. Sur Donjon, c’est plus compliqué puisque vous n’êtes pas seul… C’est vrai. Mais comme je tourne mon film cet été, nous n’allons pas travailler ensemble. Je vous rassure, nous avons quelques scénarios d’avance ! Quel regard portez-vous sur les sites autour de cette série ? Tous ont été créés spontanément. Le premier à voir le jour fut Le murmure des Donjons. Avec Lewis, nous considérons que c’est le site officiel… Puis Donjon Pirate a été proposé par Wandrille [l’éditeur de la maison d’édition Warum] et enfin, Donjon Pirate Pirate est arrivé en réponse au précédent. Il est l’oeuvre des dirigeants du Murmure des Donjons. C’est une sorte de dissidence ! Le plus gênant, c’est quand ils trouvent avant nous des solutions aux histoires. Comme ils spéculent beaucoup sur ce qui va se passer, parfois ils tombent juste… (Rires.) Du coup, par orgueil, nous nous forçons à trouver autre chose. À quand un jeu en ligne, genre Dofus ? Ce n’est pas notre boulot du tout. L’industrie du jeu interactif est incapable de donner le statut d’auteurs à ses créateurs. C’est démotivant… Si cela devait se faire, nous serions dans le domaine industriel ; dans celui du produit dérivé. Peutêtre que si un copain voulait le faire, nous y réfléchirions… Ce qui est d’ailleurs le cas de Dofus puisqu’à ma connaissance ce sont trois copains qui l’ont inventé ! Est-ce que garder un coloriste commun à toutes ces histoires aide à la cohérence de la série ? C’est important pour l’unité, surtout quand il y a autant de styles graphiques. C’est vrai que Lewis et moi considérons Walter comme le troisième auteur de la série. Cela dit, certains albums ont été colorisés par le dessinateur lui-même. C’est le cas de Blanquet pour ne pas le nommer. Un bilan personnel de ces dix ans comme co-auteur de la série Donjon ? Que du bonheur ! C’est quand même un exploit de travailler avec Lewis sur une si longue période sans s’engueuler une seule fois… Et ce alors que l’on dit que lui et moi sommes les rois des casse-couilles ! (Rires.) Nous avons aussi réussi à ne pas nous fâcher avec les autres auteurs participant à l’aventure, sauf en de rares exceptions. Et puis, quel bonheur de faire lire des BD signées Menu ou Blanquet à des gamins. Et en tant qu’auteur ? Que du bonheur, aussi ! Votre autre actualité, c’est ce livre de souvenir du festival de Cannes, Croisettes… toujours chez Delcourt. Gilles Jacob, le président, m’appelle un jour et me donne carte blanche pour suivre les coulisses du Festival de Cannes… … Et au lieu de nous décrire tout votre bonheur d’être là, vous nous annoncez que vous n’êtes pas cinéphile et vous enchaînez des pages dans lesquelles vous nous expliquez que le milieu du cinéma n’est pas passionnant ; que vous vous y êtes fait profondément c…. pendant cette quinzaine. Non, ce n’est pas cela… Je me suis retrouvé perdu dans cette ambiance. De la même façon qu’un enfant, dans un dîner de parents où ses parents ne sont pas, va les chercher pendant toute la soirée… Moi qui suis habitué à mon petit monde de la bande dessinée où je finis par connaître tout le monde, je me suis retrouvé dans un milieu où je ne connaissais personne… C’est quelque chose d’assez déstabilisant ! Alors j’ai voulu résumer ce sentiment. Je comparerais ma situation à celle de l’acteur Bill Murray dans Lost in translation… Cela m’a rappelé un peu mon premier Angoulême. (Rires.) Mise à part la leçon de cinéma de Martin Scorsese, peu de moments semblent avoir cependant retenu votre attention pendant cette quinzaine ? Ce n’est pas vrai ! La rencontre avec Serge Castellito, la leçon de focale avec Pascale Ferran [Lady Chatterley, 2006], l’arrivée de Marjane Satrapi à Cannes, les discussions avec Eric Libiot ou Jacques Vergès, la possibilité d’être présent lors des délibérations du jury… sont des moments marquants. Après, c’est vrai que j’ai passé davantage mon temps avec un verre de champagne à la main dans des endroits où je me suis ennuyé profondément que dans des salles obscures. De grands moments de blues ! Ce qui m’amuse, c’est de montrer ces moments minables ! Si certains n’aiment que les jolies choses, moi j’aime bien quand c’est nul… Vous auriez pu nous faire rêver un peu plus sur le monde du cinéma tout de même… Plus je rencontre des loosers, plus je suis content ! Et puis, je n’aime pas prendre mon lecteur pour un con et lui faire la morale. Je raconte ce que j’ai vu et je dis ce que j’en pense. Après, les gens sont assez grands pour se faire leur opinion… Pourtant, dans le Greffier, ouvrage relatant le procès de Charlie Hebdo, vous vous mettiez très en avant tout de même… Cela n’a rien à voir et ce pour une raison très simple. Le Procès des caricatures de Mahomet, je le dessine au moment où il se passe. On me demande d’être présent au tribunal parce qu’il n’y a pas de caméras sur place. Il est donc normal que je me mette en avant et que je livre mes sentiments au moment où les évènements se déroulent… Dans mes autres carnets, même si je fais également mes dessins en direct, j’écris souvent les textes après… lorsque je rentre chez moi. J’ai donc un peu plus de temps pour y réfléchir. Après il est évident que le livre sur le procès est obligatoirement un livre militant… C’est tellement important pour moi de défendre la liberté d’expression. On croit que c’est acquis mais ce n’est pas si simple que cela et ce procès le montre… Sur Cannes, c’est différent parce que je n’ai rien à vendre ! J’y arrive les mains dans les poches… Parlons un peu de vos projets sur grand écran en commençons par l’adaptation du Chat du Rabbin… Il va sortir dans trois ans donc nous avons un peu de temps devant nous pour en parler. Ce sera produit par Autochenille Productions. C’est un grand travail de réécriture de trois des cinq volumes parus chez Dargaud. En termes d’animation, nous revenons aux fondamentaux du genre. Tous les dessins seront réalisés sur papier à l’ancienne. Notre dessin animé ne va absolument pas ressembler à Persepolis en ce sens que ce n’est pas du dessin avec une animation très simplifiée. Je dis souvent que notre référence principale, c’est le Blanche-Neige de Disney… Le casting est finalisé ? Oui. Nous avons recruté tous nos chefs de postes et nombre de dessinateurs capables de produire de vraies « tueries ». Certains viennent de la bande dessinée comme Agnès Maupré qui fait les Contes du Chat perché chez Gallimard, Vincent Perriot qui est aux éditions de la Cerise, Gregory Elbaz, sans oublier Christophe Blain. Je n’ai pas d’autres choix que de hausser mon niveau pour ne pas passer pour un con. Dans un tel projet, l’ancienneté ou l’expérience n’ont aucune valeur ! Ce qui compte, c’est d’être capable de faire à l’instant présent ! Quand vous nous annoncez trois ans, c’est le minimum à attendre ? Ce ne serait pas possible autrement. Pour l’instant, seule une minute et demie a été réalisée… et nous en sommes très contents. L’ultime version du scénario [écrite avec son épouse] est validée, nous sommes en train de finaliser le story-board de 400 pages environ et le compte à rebours a commencé pour que le film sorte à la date prévue… donc dans trois ans ! Le budget ? Je n’ai pas le droit de le dire. C’est un sujet très sensible dans ce milieu ! Un indice : il sera de l’ordre de trois fois celui de Persepolis. Parlons de votre film, Live, sur la vie de Serge Gainsbourg… Cela fait deux ans que j’y travaille dans le plus grand secret. Le scénario est fini après dix versions, le story-board complet est réalisé et le tournage, qui débute mi-septembre, durera quatre mois. Ce film raconte la vie de Serge Gainsbourg (des années 40 à sa mort) mais à ma sauce… On va croiser Boris Vian, Les Frères Jacques, etc. Qui est à l’origine du projet ? Moi et moi seul ! Marc de Pontavice, le producteur du dernier long-métrage de Lucky Luke [Cf. [dBD] n° 19, décembre 2007] voulait que je lui écrive quelque chose de nouveau. Alors je lui ai formulé cette envie de mettre en scène la vie de Gainsbourg et du Paris de ces années-là. Puis nous sommes allés voir les héritiers et ils ont accepté notre projet parmi trois autres. Je pense que ce qui leur a plu, c’est l’angle de la fable que je proposais… C’est un vrai film d’auteur ! Ce sera traité de manière chronologique avec des flash-back, à la manière du film d’Olivier Dahan, La Môme… Ce sera assez linéaire comme récit. C’est une vraie histoire avec un début, un milieu et une fin… Pour autant, je pense avoir écrit une fable moderne, sur le modèle des fables russes. Je ne fais pas un film au second degré et les acteurs de l’époque, je les traite comme les princes et les princesses d’avant. Là où il y aura un point commun avec La Môme, c’est que l’acteur que nous avons pris pour interpréter Gainsbourg ressemble à s’y méprendre au vrai… C’en est troublant par moment ! Que représentait Gainsbourg à vos yeux ? Je lui écrivais des lettres d’amour ! C’est un des rares artistes qui m’ait fait marrer gosse. Rien que pour cela, je lui voue une reconnaissance éternelle. Il est aussi à l’origine de mon éducation musicale. Enfin, revenons sur cet autre projet en bande dessinée, Le Petit Prince… Sur les 120/150 pages prévues, j’en ai fait une bonne cinquantaine. Je dois rendre ma copie à Gallimard dans deux mois. C’est très fidèle au récit de Saint-Exupéry ; je n’avais pas vraiment envie de changer le texte… Par contre, graphiquement j’ai tout réinterprété et cela ne ressemble absolument pas aux dessins initiaux. Il n’y a pas d’aquarelles par exemple… Il y a un vrai travail de mise en scène car je le fais beaucoup intervenir en tant que conteur. Etes-vous au courant de ce soldat allemand qui se dit l’aviateur qui a descendu l’avion de Saint-Exupéry ? Je n’aimerais franchement pas être à sa place…
Dix ans de Donjon, cela se fête… Donjon est né d’une envie de travailler avec Lewis Trondheim avec qui je partageais, à l’époque, un atelier [avec Menu, David B., Emmanuel Guibert, Christophe Blain…]. Ayant pour passion commune l’héroic fantasy, Star Wars et Le seigneur des anneaux, je lui ai proposé le premier scénario de Donjon Zenith. Lewis dessine l’ensemble de l’histoire puis, comme j’ai à mon tour envie de dessiner un album avec ces mêmes personnages, nous inventons la série Donjon Crépuscule. En travaillant sur l’idée d’une série pour la télévision naît Donjon Parade… Puis il y aura Donjon Potron-Minet confié pour les quatre premiers albums à Christophe Blain et, pour finir, Donjon Monsters ! Sans oublier la série Donjon Bonus qui comprend uniquement un jeu de rôle… On s’y perd un peu… Même moi, je n’y comprends rien ! (Rires.) Allez, je vais faire un effort : Donjon Zenith (niveau 1 à 100) se situe au milieu de Donjon Potron-Minet (niveau -99 à 0) et de Donjon Crépuscule (niveau 101 à 200). Donjon Monsters s’écrit en parallèle à ces trois séries principales. Elle est composée d'albums qui se centrent non pas sur l'univers mais sur des personnages secondaires. Chaque album est réalisé par un auteur différent et invite des dessinateurs « guests » comme Larcenet. Pour finir, Donjon Parade, sorte d’hommage à Mickey Parade, est plus orienté vers les enfants. Toute cette organisation était planifiée dès l’origine ? Non ! Tout s’est fait de manière très empirique. Nous n’avons pas établi d’architecture à la base. En fait, chaque été nous nous retrouvons avec Lewis et nous écrivons des histoires. En fonction du résultat, nous les attribuons à des auteurs avec qui nous avons envie de travailler… et qui ont surtout envie d’adhérer au projet. C’est vraiment du cas par cas, sans aucune logique préétablie. Le Donjon de Bézian, qui est un de mes préférés, était prévu pour Got. Dans le cas de Kéramidas, c’est lui qui nous a contactés. Je ne connaissais pas ses bandes dessinées. Lewis n’aimait pas ce qu’il faisait chez Soleil mais comme Nicolas nous a dit pouvoir faire quelque chose de différent, nous lui avons donné sa chance. Certains auteurs à qui nous avons promis un scénario attendent depuis trois ou quatre ans... (Rires.) Que leur fournissez-vous ? Un story-board complet et des esquisses décrivant les nouveaux personnages. Ce travail, nous le faisons à deux dans des carnets, cases à cases… Cela a un avantage : celui de nous redonner une liberté d’écriture et un ton incomparable. C’est très excitant de travailler ainsi…
Pensez-vous qu’un tel projet aurait pu voir le jour si vous ne vous étiez pas trouvé dans le même atelier au début de vos parcours respectifs ? Non ! Lewis est quelqu’un de très difficile à amadouer et il a fallu que je lui fasse mon numéro de charme pour le convaincre de travailler avec moi. Je l’ai vraiment travaillé au corps ! Avant qu’il accepte mon histoire sur Donjon, je lui ai proposé une bonne vingtaine d’autres projets. Et encore, au départ il voulait adapter l’histoire pour en faire un épisode de Lapinot. Vous savez, c’est un acte assez fort quand deux dessinateurs se lancent dans un projet commun. Il faut vraiment qu’ils aient le sentiment d’avoir quelque chose à accomplir ensemble. D’ailleurs, quand nous travaillons sur une histoire de Donjon, ce n’est ni du Sfar ni du Lewis, c’est du « nous deux » ! Le fait que nous nous soyons très vite bien amusés dans l’écriture a créé une motivation supplémentaire.
Dis, maman, c'est quoi un Bobo ?
Même s’ils reviennent régulièrement dans nos pages, la sortie de Boboland, chef-d’oeuvre d’humour et d’observation du monde Bobo, nous a “obligé” à les rencontrer pour évoquer cette sortie en librairies. Forcément, il en est sorti plein d’autres choses, tout aussi passionnantes... On en redemande ! Un entretien avec Frédéric Bosser
>>> LIRE L'INTERVIEW... <<< Bienvenue à Boboland est né, si mes souvenirs sont bons, dans Télérama… Charles Berbérian : … Et d’une carte blanche proposée à plusieurs auteurs de bande dessinée par cet hebdomadaire, l’été 2006. Nous, nous avions choisi de parler des Bobos. Philippe Dupuy : Un sujet plutôt amusant à traiter dans ce type d’hebdomadaire… Charles Berbérian : Mais nous aurions pu tout à fait le faire dans un autre support… comme dans Libération, Les Inrocks, etc. ; des familles culturelles dont nous sommes proches. Cette demande est arrivée à une période où il y avait de plus en plus de sujets que nous ne pouvions plus traiter dans Monsieur Jean, faute de place ou, phagocytés que nous étions, par les longues histoires propres à cette série. Boboland est devenu, quelque part, ce nouveau déversoir qui a mis momentanément Monsieur Jean entre parenthèses. La série est ensuite passée dans Fluide Glacial… Philippe Dupuy : Nous aurions bien aimé continuer dans Télérama mais cela ne correspondait pas à sa politique éditoriale. Et comme nous avions besoin d’un support régulier pour développer cet univers, nous nous sommes tournés naturellement vers le seul journal de BD qui offrait cette possibilité : Fluide Glacial, support que nous avions quitté il y a de cela vingt ans…. Charles Berbérian : À cette époque, nous avions dit que nous ne reviendrions jamais vivre chez nos parents (Rires.) mais là, comme ce sont eux qui étaient partis… plus rien ne nous empêchait de revenir. Philippe Dupuy : Sans oublier de préciser que ce mensuel avait, entre-temps, fortement évolué avec l’arrivée de Riad Sattouf, Lindingre, Gaudelette, etc. Ce Thierry Tinlot, nouveau rédacteur en chef de Fluide, je suppose que vous l’aviez connu chez Spirou, à ce même poste, lors de votre arrivée chez Dupuis… Charles Berbérian : Pas plus que cela. Nous avions bien eu une histoire qui était passée dans ce support mais comme il le reconnaît lui-même, il n’y était pour rien. Philippe Dupuy : Nous avions juste appris à nous connaître sans travailler ensemble, ce qui n’est finalement pas une mauvaise chose. (Rires.) Charles Berbérian : Alors, nous lui avons envoyé les quatre pages de Télérama et elles lui ont plu… Philippe Dupuy : Je crois savoir qu’il avait justement envie d’histoires ancrées dans le réel et Bienvenue à Boboland répondait à cela. C’est aussi le cas du Pascal Brutal de Riad Sattouf ou d’AutoBio de Pedrosa qui sont des séries très contemporaines. Comment travaillez-vous sur Boboland ? Charles Berbérian : De manière instinctive et empirique. Nous notons chacun de notre côté des impressions et des idées, nous les échangeons et les imbriquons de manière très ludique. Philippe Dupuy : C’est un peu comme si nous nous posions à un angle de rue et que nous observions la vie qui passe. Dans Boboland, c’est une espèce de vie de quartier que nous décrivons. Charles Berbérian : Les grandes villes se ressemblent de plus en plus et les quartiers sont finalement assez universels. Même si tout cela me fait un peu peur, j’aime bien raconter ce type d’histoires. Est-ce un nivellement vers le haut ou vers le bas ? je ne sais pas ! De savoir que Paris, Bruxelles, New York… risquent de ne devenir que des villes remplies de boutiques de fringues m’angoissent. Et avec des loyers de plus en plus chers, où allons-nous finir par aller vivre ? Quelles étaient les raisons de votre départ, à l'époque ? Charles Berbérian : Nous étions beaucoup trop sous le joug du rédacteur en chef du moment, Jacques Diament ; nous avions besoin de nous émanciper. À trop l’écouter, nous avions l’impression de ne plus savoir raconter une histoire, de ne plus être original, nous étions devenus nuls en couleurs, etc. Philippe Dupuy : Devoir être sans cesse drôle finissait par nous mettre mal à l’aise. Comme nous avions aussi envie de faire de plus longues histoires, partir nous a permis de lancer de nouveaux projets comme Monsieur Jean, Le Journal d’un album, des carnets de dessins chez Cornélius, etc. Est-ce que pour vous les Bobos sont les snobs d’antan ? Charles Berbérian : Ce n’est pas pareil ! Je dirais que pour nous, auteurs de bande dessinée, les Bobos sont l’équivalent des Frustrés de Brétecher. À notre tour, et comme elle l’avait si bien fait, nous nous attachons à poser notre regard sur cette époque. Étant vous-mêmes catalogués parmi les Bobos, n’avez-vous pas peur d’être taxés de personnes qui crachent dans la soupe ? Charles Berbérian : C’est vrai que quand Monsieur Jean est paru, cette étiquette de Bobos nous a été attribuée… Pour être très honnête, si cela nous a alors beaucoup énervés, nous avons fini par nous en accommoder. Nous cherchons avant tout à être lucides sur notre société en pointant ses travers… Reiser se moquait bien en son temps, dans Pilote, de l’écologie alors qu’il en était très à l’écoute. Philippe Dupuy : « Bobo » est un terme très compliqué puisque c’est la contraction de Bourgeois et de Bohêmes. Presque un oxymore ! Charles Berbérian : On peut considérer que les Bobos sont des personnes dites de gauche mais à fort pouvoir d’achat. Ce qui complique la tâche ! On rejoint l’exemple des Frustrés dont parlait Charles : à l’époque, on les appelait la gauche-caviar ! Philippe Dupuy : Nous, nous aimons bien écorner toutes ces étiquettes. J’aime avoir cet esprit loin de l’autobiographie nombriliste, bien chiante. En BD, un trop grand nombre d’auteurs ont récemment montré dans leurs travaux qu’ils étaient des types formidables, habités de bons sentiments… Nous souhaitons être à l’opposé de cette attitude. Charles Berbérian : Notre intérêt est de transformer tout cela en un immense rire… Est-ce que Boboland peut être considéré comme une BD militante ? Philippe Dupuy : C’est clair que si nous voulons sortir de ce merdier, il faut aller vers la culture bio, le commerce équitable… et pourtant, j’avoue ne plus trop y croire. Mais cela n’empêche pas certains idéalismes ! Tous les combats méritent d’être menés. Et si les gens se comportent mieux individuellement, le monde n’en tournera que plus rond… Charles Berbérian : Notre Président est le premier à fustiger Mai 68 et pourtant il est celui qui l’incarne le mieux, avec ses trois mariages dont un avec une artiste de variété. Des situations impensables il y a quinze ans ! Quand on pense que nos anciens présidents cachaient leurs maîtresses ! Cela montre bien que la société a changé… Alors, même si certains actes semblent ne servir à rien sur le coup, ils peuvent se révéler utiles par la suite. Quand Philippe Val dans un édito de Charlie hebdo dit que Boboland est une série de droite et, qui plus est, antisémite, vous réagissez comment ? Charles Berbérian : Cela m’a étonné de sa part et j’ai été surpris de cette attaque. J’aime bien l’esprit de ce journal qui a toujours été capable depuis les Cavanna, Jackie Berroyer et consorts d’aller chercher la petite bête. Philippe Dupuy : J’ai l’impression que comme les Bobos sont assimilés à la Gauche, si on ose s’en moquer, on est obligatoirement de Droite. C’est basique comme raisonnement mais je ne pense pas être bien loin de la vérité. Concernant l’antisémitisme, je pense que cela vient de la présence d’Alain Finkielkraut dans nos pages… En fait, on se moque autantde lui que de nous-mêmes. C’est comme si je m’interdisais de me moquer des Arméniens sous prétexte que je ne le suis pas… Or je le répète, nous ne voulons rien nous interdire ! Charles Berbérian : Si nous ne pouvons plus le faire, autant écrire du récit historique, encore que là aussi nous aurions peut-être des contradicteurs ! (Rires.) Pourtant je continue à penser que nous avons besoin de ce type de journal dans notre paysage. Nous sommes vraiment en plein politiquement correct… encore que j’ai en face de moi deux auteurs qui ont récemment refusé de venir à un débat au salon du livre sur leur album Un peu avant la fortune [Dupuis] avec J.CDenis sous prétexte que cet album avait été « injustement » critiqué par la journaliste, Virginie François pour ne pas la nommer, qui devait mener le débat… Philippe Dupuy : Ce n’est pas vrai ! Nous avions juste des problèmes d’emploi du temps à ce moment-là et, pour ma part, je ne me suis pas rendu à cette manifestation. Charles Berbérian : Comme nous avons plusieurs maisons d’édition, il est souvent difficile d’accorder tous nos violons. Dans le cas présent un autre débat était déjà programmé à cette heure avec des auteurs israéliens [ironie du sort, il a été décalé ensuite !]. Comme je ne voulais pas passer ma vie sur le salon, j’ai annoncé à notre attachée de presse que nous ne pouvions pas répondre à votre invitation. C’est aussi simple que cela ! Philippe Dupuy : Il faut quand même que nous gardions un maximum de notre temps pour travailler sur nos BD, surtout en cette année où Angoulême va nous prendre beaucoup de temps. Autrement, je respecte la critique de cette journaliste d’autantque je ne l’ai pas trouvée assassine. Par contre, je ne suis pas d’accord avec elle concernant sa critique sur La Beauté, le livre de Blutch paru chez Futuropolis. Ce qu’elle a écrit relève d’une « non culture » graphique ! Là, je trouve qu’elle était à côté de la plaque… Autrement, nous sommes habitués aux critiques. Toujours dans Charlie Hebdo, Michel Polac avait déjà dit de nous que nous étions des sous Sempé… Charles Berbérian : … En revanche, si un jour Jackie Berroyer ou Cavanna écrivent ce type de choses sur nous, je pense que cela nous blessera beaucoup plus ! Revenons, si vous le voulez bien, à notre sujet du jour, Boboland… Philippe Dupuy : Nous n’allons tout de même pas suivre le raisonnement du Philippe Val et finir par nous interdire plein de choses, comme celle de représenter cette nana super sexy qui s’adresse au SDF. J’aime imaginer la situation de ce type, seul, qui n’a pas dû toucher une femme depuis des années en voyant venir une jeune femme super aguichante lui dire que s’il a besoin de quoi que ce soit, il n’hésite pas. Cela me fait rigoler ! Après, nous sommes conscients que nous faisons aussi cela histoire de nous en alléger. Pour continuer à vivre… Tout comme un Augustin Legrand [À l’initiative du mouvement citoyen Les enfants de Don Quichotte] va le faire lorsqu’il se met en avant pour défendre les SDF du Canal St Martin. Cela ne l’empêche pas de continuer à faire, à côté, son métier de comédien… J’aime beaucoup la manière dont vous abordez le Book-Crossing, ce mouvement qui consiste à abandonner un livre dans un endroit public pour en faire profiter un autre lecteur ? Philippe Dupuy : Là aussi, à la base, c’est une super idée. La fille est sincère quand elle laisse son livre d’Anna Gavalda sur un banc pour le faire partager à son prochain. Elle a envie de partager l’oeuvre. Alors c’est vrai qu’elle ne comprend pas comment cet éboueur peut jeter ce livre sans encourager sa démarche. Pourquoi ne pas essayer d’en rire ? Charles Berbérian : Toutes ces situations ne sont en rien inventées et même si la plupart des dialogues peuvent sembler l’être, ils sont véridiques. J’ai vécu personnellement cette scène où une nana demande à un clodo s’il connait un appartement à vendre dans le quartier… Ma première réaction a été de rire. Le pire, c’est que le clodo a dû essayer de lui rendre service sans se rendre compte du ridicule de la situation. Philippe Dupuy : On constate que les clodos évoluent en fonction du niveau de vie du quartier où ils se situent. Un SDF du 11e que je croise souvent, bien que crade, édenté et bourré du matin au soir, porte des habits très « fashion » comme des pantalonstaille basse par exemple… Charles Berbérian : Il a dû les trouver dans une poubelle où les recevoir d’un habitant du quartier. Philippe Dupuy : Tout est question d’évolution et il est évident que Boboland n’existerait pas sans Monsieur Jean. Après, c’est vrai que la notion de style n’est plus un problème pour nous… Autrement, je ne sais pas si Boboland synthétise une maturité naissante. Cela voudrait dire qu’il est devenu la pièce centrale de notre travail, ce que je ne crois pas ! Boboland est certes important mais c’est aussi un palier ; je suis sûr que la série Monsieur Jean va se bonifier quand nous allons y revenir. Tout ce qui a été publié dans Fluide est repris dans ce premier tome ? Charles Berbérian : Oui, tout ! Nous avons hésité à enlever une ou deux pages. Mais comme le rythme nous plaisait, nous avons décidé de tout garder, dans l’ordre ou presque… Philippe Dupuy : Après, c’est vrai que j’aurais bien aimé redessiner les planches de Télérama mais bon ! Il n’est pas inintéressant de garder ce décalage qui fait le charme des premiers Astérix par exemple. C’est ce genre de situation qui vous fait démarrer une histoire ? Philippe Dupuy : C’est surtout la commande de Fluide qu’il nous faut honorer. (Rires.) En général, nous livrons une histoire tous les deux numéros et c’est l’urgence qui nous oblige à nous y mettre. Charles Berbérian : J’aime traiter de thèmes qui ne sont pas forcément liés à une actualité. Les personnages que proposent un auteur comme Lindingre sont surréalistes… et pourtant, je ne crois pas qu’il ait inventé quantité de choses. Philippe Dupuy : Par contre, nous ne cherchons pas à être forcément drôles comme si c’était une « blague de Toto. » C’est épuisant de travailler ainsi. Dans Boboland, il y a de tout : des choses drôles et d’autres qui le sont moins ! Nous avons vraiment confiance en la distance pour installer un univers… On sent, sur cette série, une maturité nouvelle dans votre travail… Charles Berbérian : Boboland est une extension de Monsieur Jean. Depuis Inventaire avant travaux [tome 6 de cette série], les personnages secondaires prennent de plus en plus d’importance dans nos albums. Les clodos étaient déjà là par exemple. Cette maturité vient sûrement du fait que nous n’avons plus peur de nous lancer dans des choses que nous ne faisions pas habituellement… À nos débuts, nous cherchions notre style ; nous avions peur de perdre ce qui faisait notre marque de fabrique ou notre identité quand nous faisions un pas de côté ! Lors de notre premier passage dans Fluide, nous avons naturellement beaucoup tâtonné… ce qui est moins le cas aujourd’hui. Nous avons compris que nous étions vraiment en phase avec nous-mêmes quand ce que nous faisions nous amusait. Un deuxième tome est en route… Philippe Dupuy : Bien entendu, même si nous ne savons pas encore ce qu’il y aura dedans. Garderez-vous cette alternance entre dessins, strips, histoires courtes et longues ? Philippe Dupuy : Tout cela est venu naturellement. Les histoires courtes ont surtout été proposées au début… et puis, un bon dessin peut exprimer beaucoup de choses. Votre éditeur annonce un Boboland Tour entre le 23 mai et le 6 juin 2008... Charles Berbérian : N’exagérons rien, nous ne sommes pas des rock stars ! Ce ne sont que six dates à Paris, Lille, Nice, Strasbourg, Lyon et Bordeaux chez des libraires spécialisés et de grandes enseignes. Nous aurions bien aimé en accepter plus mais pour les raisons évoquées précédemment c’est difficile, il faut bien continuer à travailler sur nos albums. La BD, ce n’est pas comme la musique où faire des tournées permet de gagner sa vie. Les séances de dédicaces ou les rencontres avec la presse ne nous font pas gagner notre vie… Philippe Dupuy : Faire de la route, c’est bien mais fatigant. Et puis, nous aimons bien la vie de famille ! Charles Berbérian : Après ce sont les lecteurs qui nous demandent quand sortent nos prochains albums (Rires.) et qui, s’ils n’arrivent pas régulièrement, nous traitent de feignasses… Philippe Dupuy : Dans le cadre de cette tournée, nous allons aussi faire des rencontres avec le public pour débattre sur ce qu’est un Bobo… Vous auriez pu en parler avec le chanteur Renaud qui a écrit une chanson sur le sujet… mais quand je vous l’ai proposé, vous n’avez pas sauté de joie… Philippe Dupuy : Nous nous sentons assez loin de lui. Charles Berbérian : En fait, nous n’avons pas grand-chose à lui dire. Je l’aimais bien quand il ne râlait pas tout le temps ; qu’il n’était pas ce perpétuel « donneur de leçons » qu’il est aujourd’hui. Philippe Dupuy : Nous sommes beaucoup plus proches d’artistes comme Rodolphe Burger, Bashung ou Dominique A... Ce type de personnes nous construisent, beaucoup plus que Renaud ou Frédéric Beigbeider… Charles Berbérian : On pourrait aussi parler de Cedric Klapisch sur Chacun cherche son chat [1996] ou de Bruno Podalydès avec Dieu seul me voit [1998]. Sans oublier les albums de Götting, Blain, Blutch, Sattouf ou bien avant de Martini et Petit-Roulet comme Macumba River, Papa Dindon, etc. Ces derniers albums restent d’une grande modernité… Philippe Dupuy : Et s’ils étaient réédités maintenant, tout le monde croirait que ce sont des nouveautés ! Parlez-moi un peu de cette Clara Vermeille qui paraît régulièrement dans Madame Figaro… Charles Berbérian : L’équipe du journal est venue nous chercher. Nous lui avons proposé cette « chronique d'une femme débordée » : une rédactrice de mode, la quarantaine, divorcée, deux enfants. La publication a commencé il y a un peu plus d’un an, au rythme de deux pages par mois (une semaine sur deux). Pour le moment, nous nous heurtons à l’exercice difficile du travail discontinu sur un personnage ; nous attendons de voir sa consistance avant d’envisager une publication en album. Être à deux dans une femme de quarante ans, nous, cela nous va très bien ! (Rires.) Vos projets immédiats ? Philippe Dupuy : Un huis clos qui se passe dans l’espace. Le titre n’est pas encore défini. Nos personnages montent dans un vaisseau pour des raisons très précises mais nous ne voulons pas vous en dire plus car nous sommes en cours d’écriture. L’espace nous offre l’avantage que tous ces personnages ne peuvent pas s’en aller comme s’ils étaient dans une pièce… ou sur un bateau. Cet album va paraître chez Futuropolis… Encore un nouvel éditeur, cela ne va pas arranger vos emplois du temps… Charles Berbérian : Nous rejoignons tout simplement Sébastien Gnaedig, notre éditeur depuis des années. Nous l’avons connu aux Humanoïdes Associés puis suivi chez Dupuis et il est normal de retravailler avec lui maintenant qu’il est chez Futuropolis. Autrement, j’espère finir un livre commencé il y a quatre ans, pour Cornélius. Je ne sais pas comment font des Blutch ou des Micol capables d’enchaîner les pages à une telle vitesse. Je n’ai franchement pas une telle maestria. Philippe Dupuy : J’avais comme projet de suivre les primaires des élections américaines toujours avec Loo Hui Phang [Scénariste d’Une élection américaine, Futuropolis en 2006] mais faute de temps, le projet est tombé à l’eau. Par contre, nous avons une petite idée de graphic novel ensemble ! Cela devrait s’appeler Les enfants pâles et devrait paraître chez Futuropolis. Futuropolis, une maison d’édition où il fait bon vivre ? Philippe Dupuy : Elle nous offre une vraie liberté éditoriale. Avec eux, on n’est pas forcé de rentrer dans un moule. Sur chaque projet, ils s’adaptent aux envies des auteurs, c’est un luxe immense. Le catalogue est de qualité et je trouve que leur politiquevisant à faire de beaux livres est intéressante. Il vaut mieux éditer des albums qui n’ont pas été conçus initialement comme des best-sellers et d’en vendre un peu plus que prévu ! Cela coûte plus cher de tenter un best-seller et d’en vendre 100 000 de moins que ce qui était espéré. Là, c’est une catastrophe pour une maison d’édition ! Charles Berbérian : C’est notre famille ! Tous ces investisseurs pensent qu’en arrivant ou en achetant une boîte, ils changent plein de choses mais en fait, nous autres, auteurs, nous retrouvons toujours face aux mêmes interlocuteurs. Alors, tant que l’on pourra faire des livres avec Sébastien, on le fera ! Philippe Dupuy : C’est vrai que cette reprise a été houleuse et je me souviens encore de toutes ces maisons indépendantes qui criaient à la trahison… Maintenant, on voit bien que leur politique est cohérente et dans la lignée de ce qui se faisait à l’époque des créateurs d’origine, Etienne Robial et Florence Cestac. C’est un beau catalogue qui est en train de se constituer. Beaucoup de livres n’auraient pas pu se faire ailleurs… et je constate qu’ils occupent de plus en plus l’espace en librairie. Charles Berbérian : Le temps est très long en édition et il faut au minimum quatre ans pour récolter les fruits d’un travail. D’ailleurs, c’est avec tristesse que nous venons d’apprendre le départ de Sophie Giraud de Naïve après quatre ans… juste au moment où le catalogue commençait à prendre son sens. Si pour Futuropolis c’est allé plus vite, c’est parce que de nombreux auteurs ont tout de suite suivi cet éditeur, sans hésiter.... Philippe Dupuy : Pour autant, je n’aime pas tout ce qu’ils font, tout comme à l’époque originelle, d’ailleurs ! Donc, je ne vois pas de trahison… Le seul catalogue qui est un sans-faute, c’est celui de Cornélius. Je comprends tous les choix. Lui aussi commence à avoir sa place en librairie… après quinze ans d’existence ! Et Angoulême, dans tout cela ? Philippe Dupuy : Comme le financement du festival est déjà bien en place, contrairement aux années précédentes, nous travaillons dans la sérénité. On leur a remis l’affiche mi-avril. Charles Berbérian : Nous n’avons pas encore décidé ce que nous allons faire là-bas. Pour l’instant, nous nous orientons vers une exposition rétrospective de notre travail… Peut-être qu’une partie de celle-ci sera montrée ensuite à l’exposition universellede Shanghai… Philippe Dupuy : Pour l’instant, je ne suis pas très chaud pour y participer car je pense que cela risque de nous retarder et de nous mettre face à de nouvelles contraintes. Cette nécessité de leur consacrer un temps supplémentaire, nous ne sommes pas certains de l’avoir. Alors, permettez-moi de vous libérer…
Alors, permettez-moi de vous libérer…
Bravo l'artiste !
Christophe Steffan
À pleines Dents
De passage à Paris pour une tournée de dédicaces, à l’occasion de la sortie de leur livre À la recherche de Dracula, nous n’avons pu résister à l’envie d’interviewer Françoise-Sylvie Pauly et Pascal Croci. Fasciné par ce comte sanguinaire, le couple infernal de l’Aveyron nous a éclairé sur ce mythe et leur attirance... étrange. Vous avez intérêt à bien vous tenir ! Un entretien avec Frédéric Bosser
A-t-il vu votre texte ? F-S Pauly : J’ai rédigé un texte dont Pascal n’a eu connaissance qu’à réception du bon à tirer…
Vive la communauté !
1972 : Décu par l’après mai 68, un groupe de copains âgés de 20 à 25 ans, membres d’un atelier de sérigraphie, achète une vieille minoterie et se retire monter leur communauté. Le mot d’ordre, loin du Sex Drugs and Rock’n’roll habituel, est Travail, vie entière… Leur souhait est surtout de mener une vie simple et de travailler ensemble pour s’autogérer. En marge de l’atelier de sérigraphie réimplanté au coeur de la minoterie et où (petite contradiction sympathique !) sont imprimées des affiches pour les grandes enseignes de la distribution, les membres apprennent à vivre dans un environnement qui leur est étranger. Ils s’initient tant bien que mal (et pour notre plus grand plaisir !) à faire du plâtre, à tuer le canard ou le cochon et à appréhender les rites et coutumes des paysans locaux, ce qui provoque parfois des situations cocasses… Plantant un décor avant, pendant et après mai 68, La Communauté retrace la vie de ce groupe sous forme d’un entretien entre un homme et son beau-père. Très bien ficelé, cet album se lit d’une traite et c’est à regret qu’on le referme. Forts, le trait et les images fonctionnent à merveille. Remplis de symboliques —pour peu qu’on arrive à se détacher de la narration et qu’on prenne le temps de s’y arrêter— cet album fourni, sensible et drôle est indispensable en cette période de commémoration. Le narrateur clame avoir pris son pied en vivant cette expérience, ça tombe bien nous prenons le nôtre à la lecture de cet album et attendons avidement le second tome. Violaine Joffart
Une femme-enfant dans un prétoire
Remarqué avec les aventures de Carland Cross [scénario de Michel Oleffe] et reconnu avec la série Niklos Koda [scénario de Jean Dufaux], Olivier Grenson s’aventure en collection Aire Libre en compagnie d’un spécialiste du genre : Denis Lapière. L’auteur de petits bijoux comme Le Bar du vieux Français [avec Stassen] ou de La dernière des salles obscures [avec Gillon] a concocté pour le dessinateur le récit poignant d’une jeune femme peu gâtée par la vie. Julie est accusée de meurtre : nous la retrouvons dans sa cellule carcérale à la veille de la dernière journée de son procès. Par un habile procédé de retours en arrière, Lapière et Grenson narrent le parcours de cette jeune femme issue du milieu ouvrier de Charleroi, mal-aimée de ses parents, ballottée par la vie et malmenée par des amants trop tôt rencontrés… Parce qu’elle a rapidement compris que sa beauté pouvait être la clef de sa réussite sociale, Julie usera de ses charmes en se complaisant dans une vie facile mais destructrice… Jusqu’au jour où tout basculera et la mènera dans cette pièce d’un tribunal qui tente de saisir une indécelable vérité. En attendant de connaître la fin de ce sensible récit —le deuxième tome est attendu pour l’an prochain—, nous découvrons avec plaisir le premier travail en couleurs directes d’Olivier Grenson qui a visiblement pris goût à dessiner les décors de sa ville natale. Brieg F. Haslé
En route pour l’Inframonde
Henri Filippini
Un secret bien gardé !
Hommage à Môssieur Gotlib
Le piège de Cannes
L’idée est alléchante. Croquer les coulisses du festival de Cannes semble un défi merveilleux, plein de paillettes, de stars en goguette et d’agapes nocturnes. Au final, on est un peu déçu par cette longue plongée en eaux vaguement pétillantes. Pas de quoi fouetter un chat ! Heureusement que le greffier Joann Sfar secoue vaguement le cocotier de temps à autre, sinon l’ennui nous submergerait totalement. D’accord, le désormais digne représentant de la bande dessinée française s’enquiquine lui aussi, ballotté d’un endroit à l’autre sans arriver à saisir la substantifique moelle de cette soixantième édition présidée par Stephen Frears. Soit, c’était à la base un travail de commande avec la contrainte de produire quotidiennement, pendant quinze jours, un dessin pour le site internet du festival. Mais franchement, son dernier carnet Maharadjah [Delcourt, 2007] était largement plus impertinent. Là, on attend en vain le moment où tout va basculer et où Joann Sfar va définitivement faire péter ses boutons de smoking qui l’engonce. Certaines séquences sont cependant éclatantes d’ambiguïté comme cette rencontre avec Maître Vergès. Le dessinateur flingue L’avocat de la terreur, le documentaire de Barbet Shroeder consacré au sulfureux défenseur des causes perdues avec un bonheur salutaire. Là, on boit du petit lait. En revanche, trop de bla-bla alourdissent ce livre qui nous laisse sur notre faim. Frédérique Pelletier
Je t’hais moi non plus !
Agathe est née dans une famille où sa mère ne l’aime pas et où son père a disparu avant sa naissance. Elle grandit entre son beau-père qui n’a pas le droit de l’aimer et de ses deux frères qui sont autant chéris qu’elle est délaissée. Un peu comme un animal, elle évolue, mal habillée, mal peignée en fonction des escapades avec ses amis, des actes de représailles et des reproches de sa mère, et de son frère aîné François qui la protège comme il le peut. Agathe va apprendre à se construire, tant bien que mal, avec l’espoir de voir poindre un jour un semblant d’amour maternel… Des années plus tard, ayant besoin de régler ses comptes avec sa mère morte depuis longtemps, Agathe prend sa plume pour lui expliquer son ressenti et son incompréhension par rapport à cette enfance douloureuse. Au fil du temps, de sa propre « reconstruction » et de ses discussions familiales, elle va découvrir les raisons de ce non-amour… Inutile de raconter davantage cet album qui se dévore littéralement de la première à la dernière page. Nathalie Ferlut nous dépeint de manière extrêmement sensible et intense cette relation destructrice entre la jeune Agathe et sa mère et amène de manière brillantissime une chute à vous couper le souffle. Cette histoire prend aux tripes et laisse peu à peu les émotions vous submerger jusqu’à faire couler quelques larmes. Fait assez rare pour être signalé ! Tout comme Nathalie Ferlut n’a pas réussi à reprendre ses crayons depuis cet album, vous aurez du mal à ouvrir une autre BD après les Lettres d’Agathe ! Violaine Joffart
Un auteur est né
Le sixième continent
Rien ne va plus pour l’agence Imago Mundi menacée de faillite à la suite d’un long procès qui met en danger l’utilisation de leur sonde. En attendant des jours meilleurs, Leia Lewis, brillante mathématicienne du groupe, est envoyée au coeur de l’Antarctique où elle doit réaliser une étude sur le réchauffement climatique. Arrivée à la base Dumont Durville, elle se rend compte que les protocoles scientifiques sont piratés par un mystérieux visiteur. Envoyée en mission solitaire au coeur du sixième continent, la jeune femme échappe à une mort horrible à la suite d’une machination qu’elle pense devoir à William, le technicien de la base. Alors que se déroulent ces événements tragiques, à Londres on apprend que Harry, amoureux de Leia, n’est pas étranger aux problèmes que rencontre l’agence Imago Mundi. Il est agréable de retrouver Eric Corbeyran, scénariste inspiré lorsqu’il s’agit de réunir les ingrédients d’un récit dense aux personnages aussi variés qu’attachants. Ce récit prévu en quatre chapitres s’annonce passionnant, riche en rebondissements, solidement ancré sur des faits scientifiques réels grâce à la collaboration au scénario de l’informaticien Achille Braquelaire. Luc Brahy, malgré un rythme de deux albums annuels, maîtrise avec succès un dessin réaliste et attrayant. Petite question : pourquoi expliquer qu’il s’agit d’un spin-off de la série Imago Mundi, alors que ce climax est la suite logique de l’épisode précédent de cette remarquable série ? Henri Filippini