>>> LIRE LA CHRONIQUE... <<<
Pétage de plomb
Après l'inoubliable et poignant Comment j'ai tué Pierre [scénario de Ka, Delcourt] et le troisième tome plus feutré du Désespoir du singe [scénario J.-P. Peyraud, Delcourt], Alfred renoue avec ses récits " coup de poing ". Adapté d'un livre de son ami Guillaume Guéraud, l'auteur est encore allé au fond de ses tripes pour nous livrer dans l'urgence et tout en énergie un de ses plus beaux albums, et de notre point de vue, l'album incontournable de ce début janvier… Dès les premières pages, nous sommes au coeur de l'action - on dit toujours qu'un bon livre est un livre qui vous saisit d'entrée… n'est-ce pas cette recette où excelle un Jean Van Hamme par exemple ? Je mourrai pas gibier commence par cette vue d'ensemble mettant en scène des gendarmes encerclant un pavillon. Puis c'est un travelling avant qui nous prend par la main pour nous monter dans une chambre où des douilles de cartouches de carabine sont à même le sol. Puis zoom arrière pour nous guider dans le jardin où nous retrouvons un homme au sol, la cheville brisée… et qui énumère une à une toutes les personnes qu'il vient de buter froidement lors du mariage de son frère. Le reste du récit nous expliquera page après page, les raisons qui l'ont amené à ce geste... Autant dire que l'on se retrouve vite happé par cette histoire, se surprenant à tourner frénétiquement les pages, en se disant sans cesse que ce n'est pas possible, que c'est un mauvais rêve et que le narrateur va bien finir par nous détourner, par je ne sais quelle pirouette, de cette scène macabre. Il n'en est rien ! Cet homme a bien agi de la sorte : c'est un assassin ! Et l'horreur qui en jaillit n'est en rien édulcorée. Pourtant, l'homme ne ressemble en rien à ces " barrés " que l'on veut bien nous décrire dans ces faits divers sordides dont les journaux à scandale abondent. Cet homme, c'est vous, c'est moi ! C'est un homme fait de chair et d'os, qui vit et respire comme vous et moi... C'est surtout un homme qui un jour, pète un plomb devant un fait de vie qui le révolte au point de tuer ses proches. Sa vie bascule… en un déclic ! Ce qu'il y a également de passionnant dans ce récit, c'est cette montée en puissance dans la violence quotidienne et banale : c'est du brut de chez brut, comme on dit. C'est du Stanley Kubrick dans Orange mécanique. Il faut souligner également le traité graphique utilisé par Alfred. Comme il le signale fort justement dans l'interview qu'il nous a accordée [Voir rubrique " Album du mois "], histoire d'être au plus proche de la brutalité et de la rudesse du récit, il a usé des matériaux les plus basiques : feuilles de mauvaise qualité et stylo bille. L'approche donne une dimension et une force incroyables au récit. J'ai adoré cette montée en puissance vers la violence qui est suggérée plus que montrée. Et puis cette scène où le personnage principal enlace ce pauvre type… jusqu'à ne plus être représenté que par quelques traits, c'est une merveille de narration ! Merci Alfred, c'est beau à en crever… Frédéric Bosser
Album cartonné, 112 pages couleur le 7 janvier