Comment en êtes-vous venu à adapter ce livre, vous qui ne nous avez plus habitués à ce genre d'approche depuis Café panique en 2004 ?
Après Café panique de Roland Topor que j'avais découvert à douze ans et que j'avais pris dans le ventre, j'ai ressenti à nouveau le besoin de mettre des images sur les mots d'un roman… et pour les mêmes raisons ! Dès les dix premières lignes de Je mourrai pas gibier [éditions du Rouergue], je savais que je voulais en faire quelque chose. Les premières images me sont très vite venues, comme une évidence. Il y a dans le roman de Guillaume [Guéraud] quelque chose qui me touche et me parle très profondément.
Et vous prenez votre courage à deux mains pour demander à votre ami écrivain de l'adapter…
Guillaume est un ami, je n'ai pas eu besoin de trop de courage. Toutefois, j'étais heureux qu'il accepte et qu'il soit enthousiaste. Tout de suite, il m'a rassuré et m'a laissé libre de l'adapter comme je le sentais car il ne voulait pas intervenir sur cette histoire qu'il avait d'ores et déjà écrite. Cela me convenait tout à fait !
Adapter le texte d'un proche, n'est-ce pas une pression supplémentaire ?
Il y a toujours la petite pression de décevoir ou de trahir les intentions de l'auteur. C'est tout aussi vrai quand cet auteur est un ami. Je savais que Guillaume ne me raterait pas si mon interprétation ne lui plaisait pas. Maintenant, je ne pense pas à tout cela pendant que je réalise mes planches. Je ne pense d'ailleurs à rien d'autre qu'à raconter au mieux ce que je ressens. Mon seul impératif est d'être en adéquation avec ce que j'éprouve.
Comment définiriez-vous son style ?
Guillaume n'utilise pas de métaphores à rallonge pour décrire une situation. Il y va franco, avec son écriture sèche et âpre que j'aime beaucoup et qui me touche. Je mourrai pas gibier est vraiment le type d'histoire que j'aurais aimé écrire, au mot près ! Cette violence sourde me parle vraiment…
Comment travaillez-vous l'adaptation ?
Je suis resté fidèle à la structure du livre. Je savais grossièrement combien de pages iraient par chapitre mais c'est tout. Pour le reste, j'ai découpé les chapitres au fur et à mesure que je les abordais, dans un cahier. Je n'aime pas tout prévoir à l'avance et savoir trop où je vais. J'ai besoin de garder en permanence une part d'improvisation et d'inconnu, de connaître la trame de ce que je raconte, mais de ne pas savoir à l'avance comment je dois le faire. J'ai besoin d'avoir la possibilité de me perdre en cours de route.
N'avez-vous pas été tenté d'inverser le début qui quelque part est le dénouement final avec cet homme qui tire sur l'assemblée d'un mariage ?
Non. Le roman de Guillaume est construit ainsi et j'aime cette structure. En règle générale, j'aime ces histoires dont on sait dès le début qu'elles se termineront mal mais dont on ne peut pas décrocher pour autant. C'est mon sentiment avec ce texte.
Nous trouvons qu'il y a dans ce livre une sacrée énergie et une urgence que vous n'aviez jamais déployées dans vos autres livres, si ce n'est peut-être sur Pourquoi j'ai tué Pierre...
C'est gentil, merci. J'ai du mal à avoir du recul par rapport à ce livre. Au moment où nous parlons, je viens tout juste de le finir, il y a une poignée d'heures seulement [nous étions le 10 novembre]. Le roman dégage, dès les premières lignes, quelque chose de très violent. J'ai essayé autant que possible de garder dans mon trait cette tension et cette violence tout au long de l'album. Un trait fragile, à la limite de se casser à chaque page. La tension de celui qui est à deux doigts de tout faire péter, comme le personnage de l'histoire. J'ai voulu travailler avec le plus de spontanéité possible, sans m'embarrasser de la moindre contrainte technique ou matérielle. C'est pourquoi, plutôt que du beau papier et un pinceau, j'ai choisi du mauvais papier et des stylos Bic toujours à portée de main. Très peu de crayonnés sur la planche. Un travail plus direct et sans doute un peu plus brutal qu'habituellement. C'est peut-être ce qui donne ce sentiment de violence.
Et au niveau psychologique ?
J'ai fait ce livre d'une traite, mais étrangement, de manière assez sereine ! J'avais juste besoin de ne pas rompre le fil rouge de cette histoire en faisant une longue pause. C'est pourquoi j'ai emporté mes pages partout pour les avoir toujours sous la main au cas où j'aurais eu besoin d'avancer sur une case, une page ou de retoucher une phrase. Généralement, mes planches restent à l'atelier et je les retrouve le lendemain. Cette fois-ci, je les emportais chez moi le soir, en vacances, en déplacement… Bref, toujours garder le fil de l'histoire, ne pas l'interrompre.
C'est limite obsessionnel…
J'ai essayé de me mettre dans la peau du personnage. D'habitude, j'arrive à faire des pauses au milieu d'un bouquin mais là, je n'y suis pas arrivé.
Un peu comme un chasseur avec sa proie… (Rires)
C'est vrai que je ne voulais pas le lâcher ! Mais je ne voulais pas qu'il me bouffe pour autant. Ce que raconte Guillaume, c'est ce type de faits divers que l'on trouve parfois dans la presse. Ces gens qui, un jour, basculent complètement et se mettent à tirer sur la foule. On a tous déjà entendu ou lu ce genre d'histoires. Des gens ordinaires qui dérapent… Je mourrai pas gibier est un livre qui parle de l'être humain et de ses cassures.
Avez-vous eu peur de ne pas arriver à retranscrire cette tension extrême ?
Peut-être est-ce pour cette raison qu'inconsciemment je n'ai jamais voulu lâcher ce livre. Ma tête n'a jamais quitté cette histoire. J'avais peur du risque de surenchère dans la violence. Mon souci était d'être proche du texte original sans pour autant faire de la redondance. La plus grande violence, dans le livre, est toute celle qui n'explose pas. Toute celle qui est là tout le temps, partout, entre les gens. Cette violence du non-dit, du " on ne va pas faire autrement ". Quand j'ai eu fini ce livre, dans la nuit, j'ai ressenti un grand soulagement et… un grand vide ! Il faut croire que l'on quitte difficilement ce genre de village…
Est-ce que son auteur l'a lu ?
Non. Il a juste vu les 50 premières pages. Détail amusant : il a trouvé certains passages très violents ! Il était dérouté. J'avais mis des images sur des choses qu'il avait exprimées avec des mots. Il se retrouvait face à un retour de bâton…