
Philippe Francq, pourquoi avoir choisi Philippe Delaby ?
Philippe Francq : J'ai tout de suite aimé la finesse qu'il apporte dans l'expression de ses visages dans la série Murena [Dargaud]. Je vois aussi un formidable travail dans le jeu de ses acteurs… ou plutôt de ses personnages ! Excusez-moi de raisonner ainsi !
Philippe Delaby : Mais c'est aussi mon cas… (Rires.) Depuis le début de ma collaboration avec Jean Dufaux, j'utilise les mêmes termes techniques. N'ayant pas les avantages du cinéma, à savoir le mouvement et le son, nous essayons nous aussi de varier les angles.
Philippe Francq : Chez toi, les personnages existent d'entrée, ce qui est très rare en bande dessinée. On sent ce travail et ce casting que tu as opéré, et ce, avant même d'animer les personnages. J'attache beaucoup d'importance à cet aspect qui est également une part très importante dans mon propre travail. Il faut savoir donner de l'ampleur aux personnages secondaires car ce sont souvent eux qui donnent vie au héros et qui lui apportent ce supplément de personnalité. Si le personnage principal a une densité qui lui est propre, on ne peut pas tout lui faire faire, ni trop le charger. J'aime aussi beaucoup la vie que tu insuffles dans les regards et c'est éminemment plaisant car cela me permet de rentrer aisément dans l'histoire.
Philippe Delaby : J'essaie toujours de m'investir au maximum. Je ne sais pas juste illustrer un scénario. D'ailleurs, il m'arrive souvent d'être surpris par mon épouse en train de grimacer comme le personnage que je suis en train de dessiner. Le non-initié pourrait croire que nous sommes à la merci d'importants problèmes psychologiques ! (Rires.)
Philippe Francq : Rassure-toi, je connais les mêmes problèmes ! (Rires.)
Comment vous organisez-vous sur vos planches ?
Philippe Francq : Je commence par écrire les dialogues et les textes. Cela me permet de voir la place qu'il va me rester pour les dessins. Puis je fais des " crobards " sur des feuilles libres, mais tant que je n'ai pas la tête du personnage, je suis incapable de lui dessiner le corps. De plus, j'ai un problème avec les personnages qui ne sont pas décrits dans le scénario. Un mot ou deux sur eux de la part du scénariste me permettrait de mieux cerner leurs caractères respectifs et de leur trouver un visage. Alors j'invente mes propres dialogues.
Philippe Delaby : Le visage a un rapport direct avec le corps. Il donne l'équilibre et l'unité à un personnage. Et si j'ai le même problème que toi pour les personnages secondaires, je vais toujours essayer de leur donner un trait de caractère assez fort pour qu'ils existent. Je n'aime pas les laisser de côté… Parfois, il m'arrive de dessiner une personne de mon entourage !
Philippe Francq : Ah, cela t'arrive à toi aussi ? Moi, j'ai ainsi dessiné mon beau-père, ma belle-mère, des copines de mon épouse, voire des personnalités comme Pierre Arditi même si je me méfie : je crains toujours que le lecteur l'identifie et que cela le ramène à la réalité.
Philippe Delaby : Il risque de ne garder que l'image réelle du personnage et oublier qu'il est une fiction.
Philippe Francq : Et comme on n'a pas toujours la photo qui correspond à l'angle de vue choisi, j'ai souvent du mal à lui rester fidèle. Du coup, j'invente ! Et puis certaines personnalités ont dans leur vie des mimiques qui sont difficiles à restituer. Ainsi, quand je regarde des dessins animés, je devine régulièrement l'acteur qui se cache derrière le personnage et cela a tendance à me gêner.
Philippe Delaby : Ce qui n'était pas le cas avant. Cette sensation est née avec l'arrivée dans ce média de la " motion capture ".
Philippe Francq : C'est pour cela que je m'inspire de la personne mais que je la change dans les grandes longueurs. Pierre Arditi, à qui j'avais affublé une moustache, n'a finalement pas voulu acheter la planche où je l'avais représenté pour cette raison.
Philippe Delaby : Ça, c'est drôle…
Philippe Francq : C'est surtout étonnant pour un acteur qui a l'habitude de se grimer.
Philippe Delaby : Peut-être qu'il n'aime pas du tout se voir avec une moustache ! (Rires.)
Philippe Delaby, est-ce que, comme Philippe Francq, avant de commencer une planche, vous placez les textes ?
Philippe Delaby : Tout à fait ! Cela me permet de composer l'équilibre de la planche. Parfois, comme je pousse un peu loin les perspectives, c'est un peu plus tordu. Conclusion, mes planches sont zébrées de lignes de fuite… Histoire de mieux me concentrer sur mon dessin, je demande souvent à mon coloriste Jérémy Petiqueux de s'en occuper.
Philippe Francq : Ce qui me dérange dans certaines BD, ce sont les différences d'échelle dans une planche. Cela détruit la page. Le fait de placer les bulles dès le début me permet d'éviter d'amputer une image que j'aurais pu trouver intéressante en lisant le scénario de Jean [Van Hamme].
Philippe Delaby : Et est-ce que tu retournes tes dessins ou tes planches afin de voir si elles sont bien équilibrées ?
Philippe Francq : Oui. Et si tu dessines un oeil plus bas que l'autre, tu le vois alors immédiatement. En fait, avant d'attaquer une case, je fais plein de crayonnés et je dessine séparément tous les personnages qui vont s'y trouver, sous tous les angles. Puis je les adapte au format…
Philippe Delaby, faites-vous la même chose ?
Philippe Delaby : Cela m'arrive, mais seulement quand la case est complexe avec un angle particulier. De manière générale, je fais peu de crayonnés, excepté quand un éditeur me dit de me presser… Mais comme c'est tout le temps ! (Rires.) Autrement, j'utilise des documents photographiques où je demande à des personnes de mon entourage de poser.
Philippe Francq : J'opère de la même manière notamment pour dessiner les dos où il est toujours difficile de représenter les plis. Comme on ne voit pas grand-chose mis à part les oreilles pour peu que le cou disparaisse dans la chemise, la notion de plis est importante. Je pense à bricoler un système de miroirs plus performant pour résoudre ces problèmes. Pour l'instant, j'ai trouvé la solution de la vidéo où je fais des arrêts sur écran.
Philippe Delaby : C'est une bonne idée et je crois que je vais l'utiliser à l'avenir…
Philippe Francq : Le danger en dessin est de travailler de mémoire car tu vas très vite dessiner la même chose. Comme ton dessin a tendance à se déformer avec le temps, tu vas finir par te détacher de la réalité. Il suffit de voir comment certains dessinateurs traitent les oreilles de leurs personnages par exemple pour mesurer le risque. En les observant, je me dis souvent que cela fait bien longtemps qu'ils n'en ont pas regardé de près !
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