AIRE LIBRE L'aventure Aire Libre est une belle coïncidence entre le projet de Dupuis qui était encore vague et mon envie de continuer ce que j'avais expérimenté avec À la recherche de Peter Pan, c'est-à-dire un one-shot. À l'époque, ce ne sont que des stratégies d'éditeurs qui ont fait que Peter Pan et Le Voyage en Italie ont été scindés en deux. Le Lombard et Dupuis préféraient cela à un gros pavé, au prix plus élevé qui risquait d'être dissuasif pour les lecteurs. Mais je considère À la recherche de Peter Pan et Voyage en Italie comme des one-shots. Je suis ravi qu'ils soient tous deux réédités aujourd'hui en intégrales… C'est en parlant à Hermann de ce désir de liberté qu'il m'a conseillé d'appeler Jean Van Hamme. Il m'a tout de suite dit oui, je n'ai pas eu besoin de lui " vendre " mon scénario ! Aire Libre est une collection que sincèrement j'aime beaucoup. J'apprécie la plupart des titres qui la composent : Le bar du vieux Français de Stassen et Lapière, Le réducteur de vitesse de Blain, Quelques jours à l'Amélie de J.-C. Denis, etc. C'est important de se sentir bien au sein d'une famille d'auteurs. L'entourage est primordial pour moi !
À LA RECHERCHE DE PETER PAN L'envie de ce livre est née d'années de vacances dans la montagne, hiver comme été… Je l'ai longtemps porté en parallèle aux histoires de Jonathan. Les éditions du Lombard l'ont longtemps repoussé avant de l'accepter, à regret, en me disant : " Fais-toi plaisir puisque tu y tiens tellement, mais reviens-nous rapidement avec un nouveau Jonathan ! " et en me prévenant du risque de ventes moindres. Ils pensaient que comme ce n'était pas une série et que la Suisse était moins exotique que l'Himalaya de Jonathan, les chances de succès étaient faibles. Ils avaient tort car cet album reste parmi mes meilleures ventes au Lombard. Comme quoi, les stratégies commerciales !
Les commerciaux savent vous dire ce qui marche aujourd'hui mais pas ce qui se vendra demain. D'ailleurs, quand j'ai proposé cette couverture, on m'a aimablement expliqué que c'était très beau, que j'étais un artiste, un auteur gentil, talentueux, etc., mais que ce serait invendable. Ce petit personnage dont on distingue mal le visage n'allait pas attirer le lecteur. Aucun mystère, pas d'action forte... Mais je le sentais bien, j'étais content de ce travail, alors j'ai fait face à cette attitude. J'ai failli baisser ma garde au dernier moment quand ils m'ont dit : " Bernard, tu es un artiste et on te fait totalement confiance sur ton travail alors à ton tour de nous faire confiance pour ce qui est de la vente ! " Mais je me suis obstiné… et personne ne le regrette aujourd'hui. Heureusement, les choses ont changé et les éditeurs acceptent plus facilement l'idée que la personne la plus proche du lecteur n'est autre que l'auteur même si l'un et l'autre se situent aux extrémités de la chaîne. En outre, le titre était particulier. L'angle qu'il donne évoque la difficulté d'un auteur à écrire son roman… Mon but était de créer un décalage entre l'image et le titre. Quand on met ensemble deux éléments très différents, on en crée un troisième… Si par exemple, nous avions choisi Un skieur dans les Alpes, cette couverture aurait perdu tout son intérêt. Je ne dirais pas que c'est un livre hommage à Peter Pan mais plutôt à une chanson de Kate Bush, In search of Peter Pan. Comme je trouvais ce titre génial, j'ai développé mon histoire dans ce sens.
ASSOCIATION Chaque fois que je travaille sur un nouveau scénario, je me demande si je ne devrais pas le proposer à L'Association ou à d'autres éditeurs marginaux. Je me retrouve dans une bonne part dans ce que font Sfar, Blain et les autres. Ou plutôt je retrouve avec eux mon plaisir de lecteur, que je n'éprouve plus beaucoup en lisant une bande dessinée plus classique, même si je peux l'admirer professionnellement. Quand je lis Le réducteur de vitesse par exemple, je retrouve mon enthousiasme, un plaisir de lecteur passionné.
AUTEUR Être un auteur complet m'est essentiel et j'ajouterais que c'est mon grand plaisir. J'aime pouvoir intervenir à tout moment, tant sur le scénario que sur le découpage de l'histoire, le dessin ou la couleur. Quand le dessin d'une scène m'ennuie, quand il est difficile, c'est comme une sirène d'alarme. C'est révélateur d'une faiblesse du scénario que je dois donc retravailler. De plus, des éléments imprévus se présentent parfois à moi en cours de route. Il faut donc pouvoir intervenir sur le scénario à tout moment. Ces éléments tardifs se révèlent parfois être les meilleurs dans un album. Je m'en aperçois à la réaction de mes lecteurs : ils pensent que tout était écrit d'avance et que l'élément autour duquel tout semble construit était prévu dès la genèse de l'histoire alors que c'est arrivé en plein travail ! C'est l'avantage d'être un auteur complet.
Quand j'ai débuté ma carrière, même si j'ai commencé par travailler sur des scénarios écrits par d'autres, je voulais déjà être un auteur complet ; je ne saurais pas expliquer pourquoi. Je pense même que je serais un mauvais dessinateur sur le scénario d'un autre. Je m'ennuierais… Idem pour le scénario : quand après des mois de recherche, une idée me plaît, et c'est rare, et long, et pénible, je ne me vois pas la confier à un autre. Si je trouvais un sujet par mois, ce serait avec plaisir, mais ce n'est malheureusement pas le cas.
BANDE DESSINÉE Enfant, mes semaines étaient rythmées par l'arrivée le jeudi du journal Spirou. À 8-10 ans, je créais mes propres albums que j'agrafais à l'image des albums Dupuis de l'époque. Puis vers 15-16 ans, j'étais tellement bon à l'école (…) que je me suis tourné vers une formation pratique de graphiste avant de rentrer dans une agence de publicité. Puis je suis allé voir Derib et nous nous sommes rapidement liés d'amitié. Il m'a accueilli dans son atelier après mon apprentissage et à titre amical : je n'étais pas le nègre comme il l'a été au Studio Peyo ! J'ai notamment fait des couleurs de Pythagore et de Go West. C'est un peu pour cela que mes premiers travaux sont proches du style de Derib. Puis mon style s'est construit peu à peu. Mon objectif aujourd'hui est d'atteindre un dessin suggestif et pas une imitation de la réalité. Scott Mac Cloud le dit très bien : " La BD, c'est l'art invisible ! ". La tête de Tintin est composée d'un rond avec deux points mais personne ne voit cela : on voit Tintin ! J'aimerais revenir à ce qu'est l'essence même de la bande dessinée comme l'étaient Jerry Spring, Blake et Mortimer, Corto Maltese, Mickey ou Steve Canyon, les albums de Tardi, Gédéon de Rabier, bien loin de l'école hyperréaliste. Et si je pense avoir progressé dans la simplicité, je pense aussi avoir parfois régressé en voulant me rapprocher trop des documents que j'ai sous les yeux (sous prétexte que je les ai réalisés moimême) alors que je pense que le lecteur s'en moque. Une trop grande précision peut être belle et utile en illustration mais pas en bande dessinée. Il ne faut pas oublier que la BD ne consiste pas à illustrer un texte mais à raconter une histoire au moyen du dessin. Et si l'on peut se passer des dialogues, c'est encore plus fort. Bien sûr, il ne faut pas nécessairement se priver De cette petite musique supplémentaire.
BOUDDHA Si j'ai parlé beaucoup de bouddhisme dans mes bandes dessinées, c'est tout simplement parce que mes histoires se passaient souvent au Tibet ou en Birmanie qui sont des pays à grande majorité bouddhistes. Mais je ne le suis pas pour autant, même si j'apprécie la grande ouverture d'esprit de cette nonreligion ! Je me sens plus proche du soufisme et du taoïsme mais surtout de l'advaïta védânta qui sont d'autres nonreligions.
BOUDDHA D'AZUR J'avais envie de raconter l'histoire d'un jeune Anglais à la recherche du yéti. Il se perd dans l'Himalaya et rencontre une jeune tulku, réincarnation d'un(e) grand(e) mystique. Je me suis amusé avec ces thèmes. J'ai aussi utilisé un principe offert par la bande dessinée, celui de permettre au lecteur de revenir facilement en arrière. Je déteste les fins ouvertes et j'estime que si l'on écrit une histoire, on se doit d'aller jusqu'au bout ! Trop facile de laisser le choix au lecteur, sous prétexte de modernité. Là, la conclusion est définie, claire… mais pour être sûr d'avoir bien compris, il faut que le lecteur revienne en arrière. Il dispose de toutes les indications pour cela.
CARRIÈRE J'ai cette année 30 ans de carrière. Depuis mes débuts, quand je me remets sur un nouveau scénario, j'ai toujours l'impression que je n'ai rien à dire, que je n'ai plus d'idées, que je vais aller chercher un emploi à La Poste. Le vide… C'est toujours aussi difficile !
CLÉMENT Fabrice Ma collaboration avec Fabrice Clément sur Champéry été 1863 est une commande. Le Patrimoine Champérolain, qui est une association à but non lucratif, cherchait à promouvoir le patrimoine de cette région et avait décidé de publier quelque chose : elle s'est décidée pour une bande dessinée… D'ailleurs, j'ai réalisé plusieurs fois des travaux de commande. J'en ai refusé un qui était notable. C'était l'Agence française de retraitement des déchets nucléaires qui voulait faire une bande dessinée pour expliquer aux jeunes que tout allait bien et qu'il n'y avait aucun souci, avec des dossiers scientifiques à l'appui. C'était financièrement très tentant mais j'avais entendu des avis scientifiques contraires sur ce sujet, et n'étant pas capable de discernement làdessus, j'ai préféré refuser. Je ne voulais pas risquer de me tromper par rapport à mes lecteurs. Je n'avais pas envie, dans 20 ans, de me sentir mal par rapport à cela. J'accepte des boulots de commande s'ils ne sont pas trop ambigus. Fabrice Clément n'est pas scénariste mais ethnologue. Il connaît bien la région de Champéry dont il est natif. Il a écrit le scénario. Je l'ai corrigé pour le transformer en scénario de BD. Nous avons discuté et échangé nos différents points de vue. C'était intéressant. J'ai dessiné en tout 28 demi-pages sur un sujet que j'aime bien : un petit village valaisan. C'était reposant pour moi. Un scénario est souvent difficile à réaliser, or ici, il suffisait d'adapter les idées de Fabrice Clément, ce que l'on a fait ensemble par échange d'e-mails, Fabrice se trouvant alors aux États-Unis. L'avantage des travaux de commande, c'est qu'il y a un but déterminé à atteindre, alors que quand j'écris moi-même un scénario, mon objectif est de faire plaisir aux lecteurs. Et c'est tellement vaste que c'est difficile.
COULEUR C'est la partie de mon travail où je suis le plus à l'aise. Je n'ai pas besoin de tricher comme je peux le faire sur mon dessin, en usant de documents photographiques par exemple, ou sur le scénario. Je sais ce que je veux et je l'atteints. Les couleurs me viennent au moment du dessin. J'aime travailler la gouache, avoir les mains sales, et je ne me vois pas user des couleurs par ordinateur, ce que j'ai fait une fois pour une illustration. Le danger avec cet outil, en ce qui me concerne, serait que comme on peut toujours refaire, je resterais des jours sur la même image à faire des essais. C'est une tentation trop dangereuse… En fait, coloriste aurait dû être mon métier, mais comme cela ne paie pas assez, j'ai fait tout le reste ! (Rires.) Je réfléchis beaucoup lorsque j'utilise la couleur. Je me base plus ou moins sur les théories de Johannes Itten qui était un graphiste, un grand professeur du Bauhaus. Selon lui, nos perceptions des couleurs sont comparatives : on perçoit toujours un élément par rapport à un autre. Ainsi, on ne peut pas parler de lumière sans se référer à l'obscurité. Si par exemple on prend un gris neutre et qu'on le place sur un fond jaune, ce gris a l'air de tourner au violet parce que le violet est la couleur complémentaire du jaune. Pour Saïgon- Hanoï qui est très jaune, on peut avoir l'impression de voir des éléments violets, mais c'est faux ; au mieux ce sera du gris. J'exploite ce phénomène.
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