Tout fout le camp !

PERNOT – #dBD100

Posté par Frédéric Bosser le 03 fvrier 2016 dans le Blog


Que faut-il penser du Festival international d’Angoulême et de tout ce qui s’y trame depuis quelques années ? J’avoue que je suis de plus en plus dubitatif sur son devenir et sur mon envie de rester les bras croisés à ne rien dire devant ce qui est en train de se passer…

D’un festival de passionnés où il faisait bon aller pour y retrouver des amis et des amoureux du 9e art, malgré des conditions d’accueil faibles et un temps ma foi souvent exécrable, c’est devenu une manifestation qui hésite entre culturel et business sans jamais véritablement trancher. Le passage à sa tête du duo Thévenet-Mouchart à Bondoux-Mouchart puis à Bondoux-Beaujean-Finet-Tribot n’a fait que creuser un fossé avec les fondements même de ces rencontres.

En prônant l’élitisme, des expositions pointues, des sélections d’albums que personne ne lit ou presque, en supprimant ce qui faisait son ADN, les Grands Prix, en traitant avec dédain les journalistes, en créant des tensions avec les acteurs du métier et les politiques, pire en déposant le nom du festival en leur nom [bravo monsieur Bondoux !], ce festival est devenu un non-événement où il fait de moins en moins bon vivre.

Certes, on pourrait passer outre et faire comme si de rien n’était, y aller pour voir les potes et les quelques expositions susceptibles de nous intéresser, mais je n’y arrive pas car pour moi, Angoulême est et doit rester populaire, comme ce support qu’est la bande dessinée, et ce n’est plus le cas.

L’année dernière, après vingt-cinq ans de fidélité sans failles, je n’y suis pas allé, lassé par ces politiques lamentables, et je me suis promis de ne plus y retourner, alors que mon métier le réclame, tant que ces personnes en seraient responsables. Je suis parti pour tenir promesse… même si ce sera un crève-cœur !

 

Messieurs, je vous déteste de plus en plus car vous avez cassé mon jouet ! Frédéric Bosser

 

PS : Pour compléter ce coup de gueule, je laisse la parole à François Pernot, directeur général de Dargaud-Lombard, directeur de Média Participations Belgique, ancien directeur général de Mediatoon et directeur général du pôle Image de Média Participations depuis le 1er janvier 2009, un groupe qui est bien oublié dans la sélection d’albums.

 

À la découverte de la sélection d’Angoulême pour l’année 2016, quelle ne fut pas notre surprise [une fois de plus, me diriez-vous !] de voir que les éditeurs primordiaux au bon fonctionnement de ce marché étaient des plus oubliés. Pour voir si notre sentiment était partagé par eux, nous avons interrogé François Pernot, directeur général du pôle Image de Média Participations, responsable des éditions Dargaud, Dupuis, Lombard, Blake et Mortimer, Lucky Luke, Kana, Urban Comics… donc le numéro 1, qui n’a eu que trois albums sélectionnés, deux chez Dargaud, Paci et Nimona, et un chez Urban Comics, Saga.

Angoulême, un non-événement !

 

Quelle a été votre réaction à l’annonce de la dernière sélection d’Angoulême ?

Je suis bien évidemment à l’écoute de nos éditeurs qui sont soit courroucés, soit écœurés, soit indifférents. L’éternel débat est de savoir ce qu’est Angoulême ! Est-il, un peu comme le Festival de Cannes, un festival qui laisse son jury prendre ses décisions en son âme et conscience sans tenir compte du marché, ou est-ce une manifestation qui doit représenter le métier ? Aujourd’hui, on est plus dans le premier cas de figure avec une sélection pointue, voire marginale, peu représentative du marché. Après, on peut toujours considérer qu’elle peut être intéressante si on se place du côté de jeunes éditeurs ou de talents en devenir et non des ventes effectives…

Est-ce gênant pour vous ?

C’est ennuyeux si on se place du côté des auteurs qui ont un succès en librairie et souvent aucune récompense à ce festival. Ceux, nombreux, que nous invitons à Angoulême trouvent sur place beaucoup de convivialité et font des rencontres avec le reste du métier, mais ils deviennent indifférents aux prix. Comme nous vivons à une époque où il faut mettre des prix partout, Angoulême n’y échappe pas, mais tout le monde a fini par s’en moquer. Nous, nous nous efforçons de cultiver un genre « grand public » – je n’utilise pas le mot « populaire » volontairement, car à Paris, on n’aime pas ce mot-là –, mais visiblement cela n’a pas d’écho à leur niveau. Force est de constater que dans toute création artistique, il y a toujours une forme de dichotomie entre les envies du public et les prix distribués. C’est dommage, d’autant que je trouve que chez Dargaud, Le Lombard, Dupuis, Urban et Kana, il y a cette année de très bons livres qui auraient mérité une bien meilleure reconnaissance. D’ailleurs, les deux albums sélectionnés parus chez Dargaud sont on ne peut plus intéressants, mais ils ne reflètent pas spécialement le catalogue général de cette maison d’édition.

 

C’est quand même problématique…

D’autant que l’aura d’Angoulême est devenue internationale… Mais la manifestation ne joue pas son rôle d’étendard et c’est fort dommage ! Après, on peut toujours se dire que c’est un festival et non un salon.

 

En discutez-vous avec les responsables du festival ou le dialogue est-il impossible ?

Il y a eu pas mal de discussions avec eux sous le patronage de Guy Delcourt, actuellement président de la section BD du Syndicat national de l’édition, mais cela n’a abouti à rien, car les divergences entre les parties sont trop grandes. Cela peut durer des années… car les combats défendus par les uns ne correspondent pas aux problèmes des autres. On voit bien que les sélections proposées sont le reflet d’un état d’esprit qui nous convient moyennement à tous.

 

Que comptez-vous faire ?

Si on analyse froidement la situation, on peut se dire que l’on peut tout à fait vivre sans Angoulême, d’autant que c’est un investissement qui représente des centaines de milliers d’euros et qui n’est absolument pas compensé par les ventes sur place.

 

Autant les donner à vos auteurs qui vivent de plus en plus difficilement de ce métier.
Ce n’est pas le sujet. Il ne faut pas voir les choses comme cela. Le fondateur d’IBM disait qu’en publicité, 50 % des sommes investies ne servaient à rien, mais il ne savait pas lesquelles. On se doit d’investir de l’argent de manière générale en communication et en image, et donc éventuellement en festivals pour entrer en contact avec le public.

 

Comptez-vous boycotter ce festival un jour ?

C’est une question que l’on se pose de plus en plus. Même si nous œuvrons dans le culturel, nous sommes avant tout des entreprises et nous ne comptons pas continuer à investir pour le plaisir sans jamais rien recevoir en retour. Notre rôle est de faire des livres et de faire en sorte qu’ils se vendent pour que les auteurs puissent en vivre. Or nous sommes là face à un artisanat sympathique, certes compliqué à gérer, mais marginal, alors qu’il y a de vrais défis industriels comme éditoriaux à relever. Il faut savoir que le marché de la bande dessinée a perdu en dix ans un tiers de ses ventes. Les gens l’ignorent. J’ajouterais que s’il y a de plus en plus d’albums publiés, il y en a de moins en moins qui se vendent… C’est un constat malheureux, mais c’est un constat !

 

Et concernant Angoulême ?

Ce festival, fruit du hasard et d’une nécessité, est un peu une aberration, car il y a un dysfonctionnement entre les niveaux régionaux, nationaux et internationaux, qui sont globalement inconciliables. Aujourd’hui, son aura est telle que tout le monde croit que c’est l’endroit où tout se passe en matière de bande dessinée. Or, il ne s’y passe pas grand-chose si on le compare à la Japan Expo en France, qui est devenue la plus grande manifestation manga au monde, ou au Comicon aux États-Unis. J’ajouterais que ces manifestations s’ouvrent à d’autres domaines que la BD comme les jeux, l’audiovisuel, le merchandising, les licences, etc. Les festivaliers d’Angoulême, par contre, sont soit des gens du coin, soit des fous de la dédicace. Or nous autres éditeurs, notre travail est de trouver de nouveaux lecteurs. On entretient donc un événement qui n’a aucun intérêt professionnel pour nous et qui est juste devenu une parenthèse sympathique pour nos équipes, même si elles doivent beaucoup y travailler, et nos auteurs.  

 

J’en reviens à la question du boycott…

Angoulême étant devenu un non-événement pour nous, il est question qu’après les éditions Dupuis, ce soit les éditions du Lombard qui n’y aillent plus. Et nous réfléchissons pour nos autres maisons… La seule chose qui nous retient encore, c’est de se dire que c’est un moment dans l’année qui reste intéressant à certains points de vue, comme la présence de la presse nationale qui n’a pas grand-chose à se mettre d’autre sous la dent à cette période de l’année, et en fait un événement médiatique… Et, bien sûr, de réunir nos auteurs…

 

Monsieur Pernot, merci pour votre franchise !